Sur le coin de ma rue, il y a une vieille maison toute délabrée, sur laquelle le soleil ne semble pas vouloir briller. Les briques y tombent l'une après l'autre, en un lent suicide du temps. Le silence est lourd tout autour, sur la pelouse, sur les reflets dans la seule fenêtre intacte, les trois autres fenêtres ayant sans doute explosé dans une violente tempête. Sur l'une d'elles, on voit l'empreinte d'une grande toile d'araignée faite d'éclats de vitre qui sont restés en place malgré le choc reçu. Le vent qui y souffle est sec comme un automne tardif, de ceux qui nous prennent par leur violence et leur fatalité. Un vent plein de sable, plein d'ennui. Le gazon, bien sûr, est trop brûlé pour danser dans le vent.
La façade de cette maison est presque affaissée. Le moindre coup de vent plus furieux la ferait sans doute s'effondrer... Mais elle semble tenir bon au vent régulier du désert imaginaire qui souffle ses dunes acides sur ses planches de bois... Celles-ci sont pourries et brun foncé. Pas une couleur qui donne confiance pour du bois. Quelques dépôts de peinture restent accrochés aux planchers les plus basses, alors que la rouille colore peu à peu les plus élevées, celles près du toit. Ce dernier semble près à s'écrouler sur la petite cabane. Des tuiles manquent, ont été arrachées et dispersées dans le ciel il y a longtemps déjà.
Dans cette maison, à ce qu'on m'a dit, il y a un type un peu bizarre. Un solitaire, un craqué... Un fou, quoi! On m'a souvent raconté beaucoup de choses à son sujet, mais jamais les mêmes. Parfois, on me dit qu'il passe ses journées à peindre. D'autres, qu'il use ses doigts à jouer sur un vieux piano désaccordé. D'autres, encore, disent qu'il ne fait qu'écrire sur les murs avec des couteaux, déchirant le papier peint sur de grand pan, comme des graffitis mutilants. Un artiste fou, voilà, c'est les mots qu'on m'a donné pour le décrire.
Dans tous les cas, les gens m'ont dit qu'il était triste. Déprimé. Plein de ranc½ur envers la vie. Malheureux, qu'on m'a dit, comme un oiseau aux ailes brisées. Comme un homme aux rêves abîmés. On dit qu'il pleure, qu'il se déchire, qu'il lui manque des organes pour s'aimer. Paraît même que, certaines nuits, en tendant l'oreille, on peut l'entendre hurler un nom de femme.
Maria
Toutes ces histoires m'ont tant marqué que, dans les nuits les plus sombres, elles reviennent me hanter. Elles tournent autour de moi et me prennent alors que le sommeil m'est le plus agréable. Et je la revois, plus claire que dans la réalité, plus claire qu'un réel rêve : cette maison aux briques dépressives. Il y a certainement quelque histoire d'enfant derrière tout ça. Comme si j'inventais tout... Comme si je me créais une peur qui me suivrait toujours. Dans tous les cas, le cauchemar est toujours le même.
Je suis un gamin qui passe en vélo devant, qui s'arrête, regarde autour de lui. Autour de moi. Avec mes yeux. Puisque c'est moi, il y a dix ans. Alors que je n'avais que sept ans. Alors que mon grand-père venait juste de mourir. J'observais attentivement le voisinage. Personne pour se poser des questions sur ce que le petit Francis fait devant la maison du fou. Personne pour l'en empêcher, surtout. Personne dans la rue. Juste moi.
Tant mieux
Je laisse donc mon vélo sur le bord de l'asphalte et commence à marcher lentement dans l'entrée. Un peu plus et mes souliers de course se mettraient à sentir le caoutchouc calciné. Une petite allée faite de roches inégales que j'emprunte mène à une porte en moustiquaire tout déchiré. La porte est ouverte, comme si on m'attendait. Depuis longtemps.
J'entre et je file le long d'un corridor sans teint, sans éclairage. Sans vie. Sur les murs, des milliers de notes, de dessins et de mots sont gravés au couteau non seulement dans le papier peint, mais aussi dans le plâtre écaillé et sur les poutres de bois qui ressortent étrangement comme les côtes des gens maigres qu'on voit à la télévision. Un mot, un nom, revient souvent.
Maria
Dans les films d'horreur, je suppose. Il n'y a pas de porte, pas de cadre de passage. Pas de pièce adjacente. Pas d'ailleurs. Et pourtant, ce que la maison avait l'air grande vue de dehors. Juste un long couloir. Très long. Avec une seule sortie possible.
Cela me prend bien toute une vie pour arriver jusqu'au bout du couloir. De plus en plus, c'est bizarre, je sens mes pas qui s'alourdissent. J'ai l'impression que mon corps s'affaisse vers l'avant, que mon dos se courbe et que mes épaules tombent. Ma démarche se ralentit. Suis-je en train de manquer d'air? En train de suffoquer? Ce doit être un peu de sable dans la gorge. Je donnerais cher pour un verre d'eau.
Je remarque aussi que plus j'avance, moins il y a de graffitis sur les murs.
Je parviens finalement au bout du couloir, qui débouche directement dehors, dans la cour. Je sors et me retrouve sur une petite véranda toute charmante. Les planches ne sont plus pourries comme dans la façade. Elles ont l'air solide et une jolie peinture blanche les embellit. Quelques fleurs dans des pots et une corde à linge qui semble flotter dans le vide car accrochée à aucun poteau dans le fond de la cour finissent de donner un air carrément agréable à l'endroit. On doit y être bien pour lire et penser.
Jetant un coup d'½il plus loin, je vois qu'un escalier part de la véranda pour se terminer sur une petite esplanade à peine plus élevée que la pelouse fraîche et vivace qui tapisse le sol. Une petite esplanade d'à peine deux mètres carrés, toute en belles planches de bois, comme la véranda. Sauf que de petites fleurs sont peintes directement sur la peinture blanche. Des tournesols, des tulipes, des fleurs inconnues surtout.
Trônant sur l'esplanade, une chaise berçante reste muette, ne grince même pas, malgré le temps qui passe. Elle semble m'attendre.
Je descends lentement l'escalier, car mes os me font mal. Le paysage s'est embellit de soleil, mais la fatigue et l'impression d'étouffer persistent sur mes épaules. Je souffre, mais j'avance malgré tout. J'atteins finalement la chaise. Je la contourne et me positionne pour m'y asseoir. Je reste debout un moment, humant l'air ravi, plein de chants d'oiseaux colorés qui entrent dans mes poumons. Un verre d'eau et ce serait le paradis.
Soudain, alors même que l'air frais me ressort des poumons, j'entends un grand fracas, un horrible mélange de bois fendu, de plâtre lacéré et de fenêtres explosées. Je le sais sans me retourner : la maison derrière moi s'effondre. Je la sens qui se déchire, qui s'effondre, qui devient ruines.
Puis, j'entends un hurlement. Un terrible hurlement. Une voix d'homme désespéré. Qui vient d'à l'intérieur de la maison. Un cri, un nom.
Maria
Les tremblements du sol remontent le long de mes jambes fragilisées par l'effort. Je me sens si vieux et apeuré tout d'un coup. Et cette voix qui appelle à l'aide. Elle me perce le ventre, puis le c½ur. Elle enflamme mes poumons, remonte dans ma gorge, frôle ma langue.
Alors que mes lèvres s'ouvrent pour se mettre à hurler, mes os me lâchent, mes muscles me laissent à ma mauvaise fortune, mes jambes s'affaissent. Je m'écroule sur la chaise grinçante comme la maison sur elle-même. Et voilà mon corps devenu vieux qui émet es sons étranges : des plaintes de bois fendu, des sanglots de plâtre lacéré, des gémissements de fenêtres explosées.
Et surtout, une révolte de c½ur, le mien, qui pleure pour sa misère, la mienne. Une douleur que j'avais oubliée, hélas, qui me revient comme un coup dans les côtes. Et pendant que celles-ci éclatent et implosent dans un dernier souffle, mon hurlement se change en murmure étouffée, désespéré.
Ave Maria
Tant pis
Pendant que l'air me manque, que mon corps suffoque sous le poids de la douleur, mes paupières se referment doucement. Contraste que peut seul apprécier un homme qui sait que le temps est venu et qui revoit en rafale sur ses paupières-écrans le conte déroutante de sa vie trop courte. Non, pas d'eau, merci ; j'en ai plein les yeux.
Une peur me prend, celle de faire ce cauchemar jusqu'à la fin. Sincèrement. Surtout qu'il n'y a qu'une seule maison sur ma rue. En fait, il n'y a même pas de rue. Avec une seule sortie possible.